La Corée, heureusement, n’avait pas perdu le
contrôle des mers. Comme le ravitaillement par voie terrestre aurait coûté trop
cher en troupes et en ressources, les Japonais avaient résolu d’acheminer les
vivres pour leurs soldats sur le
terrain, par voie maritime. Comme l’armée continuait sa progression vers le
nord, ils comptaient, pour ce faire, sur des débarquements sur les côtes sud et
ouest de la Corée. Ils durent
déchanter. La succession des victoires navales de la marine de Yi Sun-sin compensa amplement les pertes endurées par
les troupes terrestres désemparées, et fit beaucoup pour restaurer le moral
chancelant de la nation. Elle fragilisa aussi amplement la situation des
soldats japonais en étranglant les routes de communication et de
ravitaillement, ramenant ainsi une invasion conquérante à une abrupte
immobilité. Suivent ici quelques récits
des plus importantes batailles gagnées par l’amiral Yi Sun-sin, dans son
extraordinaire contre-offensive.
1 – La bataille de Hansan et la
formation dite en « aile de grue ».
Depuis mai 1592, les
victoires successives avaient souri à l’amiral Yi Sun-sin qui se trouvait actuellement engagé dans la tâche de
réorganisation et de restructuration de ses forces navales, dans son quartier
général de Yosu.
Pendant
ce temps, Hideyoshi cherchait de toutes forces à effacer l’affront qu’il avait essuyé par ses récentes défaites
sur mer. Son premier objectif était de
retrouver une route sûre pour le ravitaillement de ses troupes. Pour cela, il
lui fallait impérativement humilier la marine coréenne. Dans ce but, il envoya
à Ung-Chun Wakisaka Yasubaru, l’un de ses plus habiles généraux, avec 70
navires et un détachement de ses propres troupes d’élites, comme Première
Flotte. La Deuxième Flotte, de 40 bateaux, sous le commandement de Kuki Yoshitaka,
et la Troisième, commandée par Kato Yoshiakira firent ensuite leur jonction
avec Yoshitaka, sous le commandement spécial de Hideyoshi.
Mis
au courant de tous ces déploiements de forces, Yi Sun-sin rassembla une flotte
de 51 navires, en combinant aux siennes les forces de l’amiral Yi Ok-ki. Il leva l’ancre pour Kyongnaeryang, où
Wakisaka avait jeté l’ancre avec sa flotte.
En chemin, il fut rejoint
par l’amiral Won Kyun. Il avait entendu
dire que le détroit de Kyongnaeryang
n’était pas propice au combat car il était étroit et plein de récifs cachés
sous la surface. Ses bateaux aux ponts de bois, pensait-il, seraient en danger
de se heurter, et en cas de défaite, le littoral très proche offrirait à
l’ennemi un refuge trop facile. Il décida donc d’essayer d’attirer l’ennemi
vers la pleine mer, face à l’île de Hansan-do. Cette île, située entre Koje et
Kosong, se troue assez éloignée de la côte continentale et de la sécurité
qu’elle offre aux rescapés. La flotte coréenne aurait toute liberté d’attaquer
l’ennemi au grand large, et si les
rescapés trouvaient refuge sur l’île, n’y trouvant rien à manger, ils
mourraient vite de faim.
Suivant ce plan, il
dirigea donc la plus grande partie de ses navires près de Nansan, et envoya cinq ou six de ses panokseons
(navire à pont de bois) dans la passe de Kyongnaeryang. Voyant ce petit nombre de bateaux, la flotte
japonaise leva immédiatement l’ancre pour livrer bataille. Yi ordonna alors à
ses
bateaux à ponts de bois, de faire rapidement retraite du côté de Nansan où le
reste de la flotte restait en attente.
Comme il s’y attendait, la flotte japonaise excitée par la lâcheté
feinte de la marine coréenne, redoubla de coups de feu et se mit à sa
poursuite.
Yi prit soin de maintenir
une certaine distance entre ses propres vaisseaux et ceux de l’ennemi qui les
poursuivait. Quand ils débouchèrent sur la pleine mer et qu’ils eurent atteint
un point fixé, près de l’île, il s’écria
tout à coup :
‘Retournez-vous !
Faites face à l’ennemi ! En formation Hagil-jin !
Attaquez d’abord le navire porte drapeau !’
Aussitôt, les navires coréens firent demi-tour,
face aux Japonais, et se disposèrent selon la formation hagjk-jin , entourant en demi-cercle les navires de tête. Avant même de s’en rendre
compte, ceux-ci se trouvèrent pris au piège, avec trop peu d’espace pour
manœuvrer , sans autre choix que de rester sur place et d’essuyer une bordée de
boulets de canons et de flèches enflammées que les navires de Yi déversaient
maintenant sur eux. En voyant le sort de
leurs compagnons, le reste de la flotte ennemie se dispersa et s’enfuit dans
toutes les directions, poursuivi de près par les bateaux coréens.
Dans
cet engagement, sans la moindre perte dans son camp, la marine de l’amiral Yi
incendia et coula 47 navires ennemis et en captura 12, laissant à Wakisaka 14
vaisseaux seulement sur 73 et un millier d’hommes sur dix mille.
James Murdock et
IsohYamagata ont écrit dans leur ouvrage « Une histoire du
Japon » :
« Elle (la bataille de Hansan) aurait bien pu
se nommer la Salamine de Corée.
Elle signa l’arrêt total de l’invasion. Elle contrecarra le grand projet de
l’expédition – l’humiliation de la Chine-
et par voie de conséquence la guerre qui s’enlisa pendant une année
entière ne fut continuée que pour mettre
un peu de baume sur la déception de Hideyoshi » p. 337.
Ayant essuyé de très
lourdes pertes dans cette dernière et
sérieuse entreprise risquée, Toyotomi Hideyoshi interdit pour l’avenir
tout combat naval contre la marine coréenne. La bataille de Hansan fut non
seulement l’une des trois batailles les plus glorieuses de la Guerre de Sept
ans (les deux autres étant celle de
Jinju et celle de Haengju, toutes deux engagées sur terre), mais elle est en
outre considérée comme l’une des plus
grandes bataille navales de l’Histoire mondiale.
George
Alexander Ballard (1862-1948), vice-amiral de la Royal Navy britannique, a payé
ainsi son tribut aux exploits extraordinaires de l’amiral Yi qui aboutirent à la bataille de Hansan, dans son ouvrage Influence de la mer dans
l’histoire politique du Japon. Il
écrit :
« Elle (la
bataille de Hansan) fut l’exploit le plus remarquable de l’amiral Yi. Dans un
temps très court de six semaines, il obtint des succès inégalés dans toutes les
annales des guerres maritimes, détruisant les flottes de l’ennemi, coupant ses
voies de communication, dispersant ses convois de ravitaillement, et réduisit
ses ambitions à néant. Pas même Nelson, Blake ou Jean Bart n’aurait pu mieux
faire que ce représentant à peine connu d’une petite nation cruellement
opprimée. Et il est regrettable que son sauveur ne soit nullement mentionné, hormis sur sa terre natale, car
aucun juge impartial ne peut lui dénier le droit de figurer parmi les grands leaders-nés de l’humanité ».
(p. 57)
Les
effets de la dernière victoire remportée par Yi Sun-sin furent considérables.
Les Coréens étaient désormais les
maîtres incontestés des mers, et les troupes japonaises qui se trouvaient en
Corée étaient coupées de leur base. Peu après la bataille, Pyongyang retourna
sous contrôle coréen avec l’aide des forces chinoises de Ming qui s’était
portées au secours de l’armée de terre.
Deux mois plus tard, les envahisseurs quittèrent Séoul et furent forcés
d’accepter une trêve.
En
reconnaissance de son rôle tout à fait primordial dans cette heureuse issue,
Yi reçut le titre de Tongjesa . Il
obtint ainsi le commandement suprême sur les forces navales combinées des trois
provinces, ce qui était alors l’honneur le plus élevé dans la marine coréenne.
2 - La
bataille de Myongnyang, miracle maritime.
En
décembre 1596, alors que les pourparlers entre la Chine de Ming et le Japon
avaient échoué, Hideyoshi reprit ses plans d’invasion qu’il avait laissés de
côté depuis quatre ans. Au même moment,
l’amiral Yi se trouvait dans une
situation difficile à cause d’une accusation portée contre lui par l’amiral Won
Kyun et à cause aussi des intrigues de l’agent double japonais Yoshima. Won
Kyun n’avait jamais accepté que Yi
occupât un rang supérieur au sien . Il s’était délibérément opposé aux ordres
de Yi, dans le passé, et plus encore, il avait envoyé à la cour du roi de faux rapports concernant
l’amiral Yi, sur l’état de la marine, sur le résultat des batailles, de façon à
diffamer Yi Sun-sin. Le résultat fut que
la suspicion grandissait à la cour du roi où on pensait que le brillant amiral
n’était plus un homme de confiance.
Les
Japonais étaient bien conscients que s’il voulaient réussir dans leur nouveau
dessein d’invasion, il leur fallait se débarrasser de l’homme qui avait été la
cause de leur échec dans toutes les tentatives précédentes. Dans ce but, ils
mirent au point un plan pour retirer à
Yi les faveurs du roi. Un soldat
japonais, du nom de Yoshira, fut envoyé dans le camp du général Kim Eung-su,
auquel il offrit ses services comme espion.
Le général coréen accepta aussitôt et l’espion fut à même d’exercer son
rôle d’informateur, donnant aux Coréens des renseignements très utiles
apparemment. Un jour, il fit au général Kim, le rapport suivant :
« Le général japonais, Kato Kiyomasa, doit venir en Chosun (Corée). Je
serai bientôt en mesure de vous fournir tous les détails concernant la date
exacte et le navire dans lequel il embarquera. Envoyez donc le Tongjesa Yi
Sun-sin pour qu’il puisse l’intercepter ».
Le général Kim crut ces paroles et demanda la permission au roi Son Jo d’envoyer Yi Sun-sin à l’endroit où on
attendait l’approche de l’ennemi. Le roi
approuva la demande et fit donner l’ordre à Yi de déployer ses navires. Yi Sun-sin, cependant, se trouvait dans
l’impossibilité d’obéir aux ordres du roi, car il savait bien que l’endroit
indiqué était particulièrement dangereux, avec d’innombrables récifs cachés sous
la surface des eaux. Il aurait été suicidaire de tenter une opération navale
quelconque dans de telles conditions. Lorsque le roi fut informé par le général
Kim, il entra dans une violente colère, car il pensait que la désobéissance de
Yi était l’effet de son orgueil. Il ordonna qu’il fût mis aux arrêts et envoyé
à Séoul , enchaîné. Il fut battu et
torturé. Le roi voulait le faire mettre à mort, mais les partisans de Yi
Sun-sin, à la cour du roi, persuadèrent le roi de lui faire grâce, eu égard à
ses services passés envers le trône. Il échappa à la peine de mort mais il fut
rétrogradé au rang de simple soldat, humiliation qu’il accepta sans un mot de
récrimination ou de ressentiment.
Grâce
aux manigances de ses partisans à la cour du roi, la faction Suin, Won
Kyun fut nommé Tongjesa à la place de yi Sun-sin, poste qu’il convoitait depuis
si longtemps. Mais il fut loin d’égaler l’amiral Yi dans la direction des
affaires navales, et négligeait ses devoirs dans la gestion de la flotte et la
conduite des marins. Pendant ce temps l’espion Yoshira poussait le général Kim
à envoyer la marine coréenne pour intercepter la flotte japonaise qui était, ajoutait-il, sur
le point d’arriver. L’ordre fut enfin donné, et Won Kyun qui avait réuni tous
les bateaux qu’il put trouver, appareilla à contre cœur.
Comme on aurait pu s’y attendre, l’issue de la bataille
fut un désastre, encore aggravé par les manœuvres maladroites et ineptes de Won Kyun. Il évita
de justesse la destruction complète de la flotte. Pris de panique et ayant
perdu la confiance de ses hommes, l’amiral chercha refuge à terre, mais il y
trouva la mort, décapité par un soldat japonais qui s’y était caché pour
l’attendre.
Cette
bataille fut l’unique défaite de la flotte coréenne, tout au long de la Guerre
de Sept ans. Mais elle eut des conséquences dévastatrices et irréparables.
Parmi les 134 navires de la flotte coréenne, une douzaine seulement en
réchappa, sous le commandement de Bae Sull.
En apprenant l’issue désastreuse de la bataille, le roi regretta sa dure
décision, et renomma à la hâte Yi Sun-sin comme commandant suprême de la
marine. Malgré la rétrogradation honteuse qu’il venait de subir et la triste
nouvelle de la mort récente de sa mère, Yi Sun-sin se mit en route pour son
quartier général, prêt à y remplir son
devoir. Pendant le voyage il organisa les plans de sa campagne. Avant de faire face à ses
ennemis, il prit la route la plus longue
et la plus risquée à travers la province de Cholla, afin de pouvoir réunir,
avec l’aide des réfugiés, tous les bateaux qui restaient, d’y réquisitionner
des armes et du ravitaillement, et d’y lever de nouvelles recrues. Il passa
dans toutes les villes, rencontrant les personnalités locales, dans le but de
leur redonner courage et de les aider à remettre sur pied une
administration détruite.
Il se
forgea un sens passionné du devoir et une profonde conviction que la destinée
de son pays et de son peuple dépendait désormais de ses propres efforts. A son arrivée, il découvrit qu’il ne restait
que douze navires à sa disposition. Il réussit à se faire donner un autre
bateau par les gens de la région. A la
cour du roi, apprenant les conditions pitoyables de la flotte coréenne, on
donna l’ordre à Yi Sun-sin d’abandonner le combat sur mer et de joindre toutes les forces restantes à l’armée
de terre. Cela signifiait la totale dissolution de la marine coréenne. Yi
cependant, soumit au roi le rapport suivant dans lequel il insistait sur
l’importance de préserver les forces navales :
« Durant ces
cinq ou six dernières années, depuis le début de la guerre, l’ennemi s’est
trouvé dans l’impossibilité de pénétrer à l’intérieur des provinces de
Chungcheon et de Cholla, car notre marine les y a empêchés. Votre humble
serviteur se trouve encore à la tête de douze navires. Si je fais face aux
forces ennemis de façon résolue , je pourrai encore maintenant, comme je le
crois, avec douze navires, les repousser au large. La dissolution complète de
la flotte ferait non seulement la joie de l’ennemi, mais lui ouvrirait aussi
les routes maritimes le long des côtes de la province de Chungcheon, leur
permettant ainsi de remonter le fleuve Han,
ce qui est pour moi la plus à craindre. Bien que notre flotte soit
réduite, je vous promets que, aussi longtemps que je vivrai, l’ennemi ne pourra
pas nous mépriser ».
(Œuvres complètes de Yi Sun-sin, vol. 9).
Ce rapport de l’amiral Yi
convainquit le roi et ses courtisans. On abandonna le projet de
sacrifier la marine. Pendant ce temps, malgré la situation apparemment désespérée, l’amiral
Yi mettait tout en œuvre pour préparer la bataille. Pour compenser l’avantage
du nombre de navires ennemis, l’affrontement devrait avoir lieu dans un chenal
long et étroit dans lequel la flotte japonaise ne pourrait s’avancer qu’en se
scindant en petits groupes. Sur la côte sud, deux endroits seulement
répondaient à ses conditions : Kyongnaeryang et Myongnyang. Le premier se trouvait déjà sous contrôle
japonais. Yi déménagea à la hâte son quartier général près du second emplacement.
Les
Japonais firent route de la mer du sud à la mer de l’ouest. Pour attaquer Séoul, il leur fallait remonter
le fleuve Han, et pour y accéder, passer par le bras de mer de Myongnyang.
Lorsque les masses d’eau de mer passent par ce couloir étroit, les courants
deviennent alors très forts et peuvent atteindre une vitesse maximale de dix nœuds (environ
18 k/h),
les plus puissants de tous les courants de la péninsule coréenne.
L’amiral Yi imagina de tendre un piège sous la mer, en aval de ce fort courant,
en tendant un câble métallique attaché à un cabestan. Ce piège, destiné à
bloquer les navires japonais, pris au milieu de ces courants, les fit chavirer
ou se heurter les uns contre les autres. A cette époque, les navires de guerre
coréens étaient en majorité à fond plat, en forme de U, alors que les navires
japonais avaient une coque en forme de V qui s’enfonçait profondément dans
l’eau. Un obstacle placé sous la surface de l’eau était par conséquent un moyen
efficace de bloquer la marine japonaise.
Le 15
septembre 1597, un jour avant la bataille décisive, l’amiral Yi rassembla tous
ses officiers supérieurs ainsi que les commandants des vaisseaux et leur fit
cette déclaration :
« Selon les
principes de la stratégie ‘ celui qui cherchera la mort vivra, et celui
qui cherchera à préserver sa vie, trouvera la mort’, en d’autres mots :
Celui qui tiendra résolument, en tenant le passage, répandra la terreur dans
les cœurs des ennemis venant par dizaines de milliers. Pour des hommes dans
notre situation, ces paroles valent plus que de l’or. J’attends de vous,
capitaines, que vous obéissiez strictement à mes ordres. Si vous ne le faites
pas, non seulement la plus petite erreur ne vous sera pas pardonnée, mais vous
serez en outre, punis selon toute la rigueur de la loi martiale ».
(Journal de guerre, 15 septembre 1597).
Le 16
septembre, tôt le matin, Yi apprit la
nouvelle qu’un grand nombre de navires de la flotte japonaise,
approchait de sa base. Il fit venir tous ses capitaines pour leur faire prêter
le serment de leur vaillance. Puis il leva l’ancre et fit voile vers le large,
à la tête de sa flotte, prêt à affronter une force ennemie de 330 bateaux, avec
seulement 13 navires.
Les 13
navires de la flotte coréenne se déployèrent face à l’ennemi dans la
formation ilja-jin (sur une
ligne). C’est la formation la plus simple qui consiste à un alignement des
bateaux, proues face à l’ennemi. Il est
compréhensible qu’avec 13 navires seulement, Yi n’avait pas la liberté de
tenter une manœuvre plus complexe. Ainsi une simple ligne de navires de la
marine coréenne faisait face à une escadre ennemie de plus de 300 navires. A
cause de l’étroitesse du bras de mer, seulement 130 bateaux purent s’avancer
pour attaquer, et bientôt, ils avaient encerclé les forces de l’amiral Yi.
A dix
contre un, les capitaines des vaisseaux coréens, submergés sous le nombre,
commencèrent furtivement à reculer sous l’effet de la peur. Le bateau-étendard
de l’amiral Yi s’élança alors, seul,
vers l’ennemi qui avançait, les bombardant farouchement d’une pluie constante
de flèches et de coups de feu.
Les
navires japonais, rangées après rangées, encerclaient le navire amiral. Les
hommes à son bord perdirent courage et se laissèrent tomber sur le pont, sans
réaction. L’amiral Yi les haranguait : ‘ Alors même que l’ennemi
avancerait avec des milliers de navires, ils n’oseront pas nous approcher. Ne
craignez rien ! Faites face à
l’ennemi de toutes vos forces !’ Yi jeta un coup d’œil sur ses autres
bateaux, mais ils étaient déjà à une certaine distance du navire amiral. Il leva le drapeau du commandement et hissa
un signal à l’intention de ses capitaines pour qu’ils se rapprochent du navire
amiral.
Yi interpella
furieusement l’un d’eux : « ‘Veux-tu être pendu, selon la loi
martiale ? Ou veux-tu mourir sous
le commandement militaire ? Est-ce que tu crois t’en tirer en
reculant ? ». Stimulés par ces
paroles, les bateaux de An et de Kim
chargèrent la ligne ennemie de toute leur vitesse et combattirent avec
l’énergie du désespoir. Mais ils furent rapidement à bout de forces, face à des
bateaux de plus en plus nombreux qui les harcelaient de toutes parts. A cet instant, un événement inespéré changea
le sort de la bataille. Sur le navire
amiral se trouvait un transfuge japonais qui servait d’interprète à l’amiral Yi. Comme il se penchait sur les corps des soldats et des marins ennemis ensanglantés, nageant à
la surface de la mer, le corps sans vie
d’un homme revêtu d’un uniforme de brocard rouge attira son regard. Il
reconnut le général japonais Matashi
(Kurushimo). L’amiral Yi donna l’ordre à ses hommes de repêcher le corps et de
l’exposer aux yeux de l’ennemi, en le suspendant au sommet du mât. Comme il s’y
attendait, la vue de leur commandant en
chef, mort, répandit la terreur et l’effroi sur les bateaux japonais. A cet instant précis, le courant du bras de
mer de Myungnyang qui change de
direction quatre fois par jour, toutes les six heures, se retourna contre la
marine japonaise, aidant la flotte coréenne et mettant le désordre dans les
formations des deux camps. L’amiral Yi
prit rapidement le commandement, et, sous ses ordres, les vaisseaux coréens se
ruèrent sur les navires japonais au son des tambours et des cris de
guerre. La flotte japonaise, effrayée,
prit la fuite. Avantagé par le soudain changement du courant de la marée, par l’étroitesse du champ de
bataille et par la trop grosse taille de la flotte japonaise, ce qui était
maintenant une faiblesse plutôt qu’un avantage,
la marine de Yi entraîna l’ennemi dans une mêlée chaotique et
destructive.
Le
cabestan se mit alors à tourner, les câbles métalliques se tendirent. Les
étraves et les gouvernails se prirent dans les câbles, et les navires japonais
faisant marche arrière, chavirèrent dans le courant ou se heurtaient les uns
les autres offrant une scène d’enchevêtrement total. . Pendant ce temps, les
Coréens ne relâchaient pas leur offensive, dardant leurs flèches et tirant de leurs canons nommés Terre
et Noir ( pour l’explication de ces termes, se référer à la section V,
sur le Kobukseon).
Sur
les 130 navires japonais qui avaient
pénétré dans le détroit de Myungnyang, 31 furent envoyés par le fond et plus de
90 furent gravement
endommagés. Aucun
des navires coréens ne fut perdu. Telle fut la bataille de Myungnyang,
remportée, comme le notait l’amiral Yi dans son journal,
grâce à la bienveillance du ciel, et considérée, dans les
annales des combats navals, comme un véritable miracle.
3- La dernière bataille : la bataille de Noryang.
La
seconde invasion de la Corée par les japonais fut encore une fois entravée par
la formidable présence sur mer de l’amiral Yi Sun-sin et aussi par l’engagement sur terre des
patriotes volontaires coréens et des troupes alliées chinoises.
La
mort de Hideyoshi, en août de l’année suivante, entraîna avec elle le retrait
des troupes japonaises du sol coréen. L’amiral Yi décida alors de couper à l’ennemi
la route du retour, grâce à la
collaboration de la marine chinoise de Ming, alors sous le commandement de
l’amiral Chen Lien.
Or,
Chien Lien avait été acheté par le général japonais Konish Yukinaga, afin de garantir à ses soldats un
retour sans encombre vers leur pays. Les deux amiraux, Yi et Chen, mus par des motivations opposées, essayèrent
de se persuader mutuellement : l’un espérant détruire la flotte japonaise
dans sa retraite, l’autre désirant l’épargner.
A la fin, Chen Lien ne put qu’accepter
la décision audacieuse de Yi d’intercepter les forces ennemies qui
s’enfuyaient.
Pendant ce temps, Yukimaga
envoya un message à son collègue Simath Yoshihiro, lui demandant de
réunir l’ensemble de la flotte japonaise à Noryang, escomptant, à la faveur de leur retraite, porter un coup
décisif aux flottes coréennes et chinoises.
C’est alors que Yi donna l’ordre à ses équipages de faire voile vers
Noryang où il engagea contre les japonais une bataille féroce, au cours de
laquelle 50 bateaux ennemis furent détruits.
Le
jour suivant, au lever du soleil, la marine japonaise, incapable de résister
plus longtemps, commença à fuir en direction de Kwaneumpo, pensant qu’ils
déboucheraient sur la pleine mer. Arrivés là, ils s’aperçurent qu’ils étaient bloqués
de tous côtés. Sans autre choix que de faire demi-tour et de combattre, les
Japonais chargèrent sur le navire de l’amiral Yi. Voyant que Yi se trouvait en
mauvaise posture, Chen Lien pénétra dans le cercle des navires ennemis et
ramena Yi en lieu sûr. Comme la bataille se poursuivait, ce fut bientôt Chen
Lien qui se trouva encerclé. Yi remarqua que 3 généraux japonais se tenaient
debout sur le pont du bateau de commandement et dirigeaient la manœuvre en
encourageant leurs troupes. Il donna l’ordre à tous ses canonniers de les
prendre pour cible. L’un des trois fut tué. Alors que les autres navires se
rapprochaient pour protéger le navire de commandement, l’étau se desserra et Chen Lien put se dégager. Les
forces sino-coréennes reprirent alors
leur combat contre les Japonais, coulant deux cents navires. L’amiral Yi,
hurlant des ordres jetait son navire en
avant dans une ultime incursion contre la flotte qui restait. C’est alors qu’il
fut frappé d’une balle perdue, tirée d’un navire ennemi. Il tomba, mortellement
touché. Il demanda à ses hommes de le recouvrir d’un bouclier : ‘La
bataille est en son point culminant, leur dit-il. Ne parlez à personne de ma
mort’. Ce furent les dernières paroles qu’il laissa à la postérité comme legs
de sa loyauté envers son pays. A ses
côtés se tenaient son fils aîné Hoe et son neveu Wan, tenant des arcs dans
leurs mains. Retenant leurs larmes, ils continuèrent à brandir l’étendard et à
battre le tambour, encourageant la flotte à poursuivre le combat. Les marins de l’amiral Yi ne relâchèrent pas
leurs efforts jusqu’aux derniers moments de la bataille. 50 navires seulement,
sur les 500 qui composaient la flotte japonaise, réussirent à s’échapper. Ce
fut cette bataille de Noryang qui mit un terme à la Guerre de Sept ans.
formation
en aile de grue (en coréen : Hagik-jin) : une des formations navales
de Yi Sun-sin. Un bateau tortue vogue en
tête d’un détachement de navires à pont de bois qui s’évasent en une ligne
courbe ressemblant à une aile de grue, au moment où ils arrivent très près de
l’ennemi, ils l’encerclent avant
d’attaquer. Le journal historique japonais, Etudes historiques , mai
2002, a révélé que la formation en T de l’amiral Togo, mise en œuvre dans la
bataille de Tsushima, fut inspirée par la formation de l’amiral Yi.
Il
n’existe aucune évidence certaine sur la perte de ces neuf mille hommes. Mais
ce n’est en aucune façon une estimation improbable. La marine japonaise perdit
35 navires de grande taille, transportant environ deux cents hommes chacun.
Dix-sept navires de taille moyenne et sept
petits bateaux transportaient
respectivement cent et quarante hommes chacun. Cela nous donne un total
de 8.980. C’est le chiffre avancé dans
le rapport de Je Man-chunb, témoin oculaire de la bataille qui put consulter ,
alors qu’il se trouvait prisonnier de guerre au Japon, la liste
officielle du personnel recruté et envoyé outre-mer (****),
liste dans laquelle il était
mentionné que Wakisaka avait à l’origine dix
mille hommes sous ses ordres, mais seulement mille, plus tard .
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